Sollicitude
Créée par Jacques Roubaud & Olivier Salon
Définition
D’après nos savants, la sollicitude classique, telle qu’elle nous fut livrée par Franc-Nohain, répond à plusieurs contraintes : le poème est rimé ; il compte trois vers ; la formule de rimes est : a a a ; les deux premiers vers sont des alexandrins ; le dernier vers est trisyllabique ; le dernier vers est une interrogation introduite par « Qu’a » ; l’interrogation du poème porte sur une personne dont le nom n’est pas un nom connu ; il n’est question que d’une seule personne ; le dernier vers est homophone d’un substantif concret ; il n’y a pas de rapport sémantique évident entre les vers et le deuxième terme de l’homophonie. La sollicitude moderne viole certaines de ces règles.
Laissons la plume à nos deux théoriciens de la sollicitude :
Octavius J. Cayley
Professeur d’Algèbre Non-Associative, Université de Saint-Andrews at Lochgelly (Écosse)
Icosis Labru
Professeur de Théorie Symbolique des Nombres, Université Universelle (Paris)
Vers une théorie des sollicitudes
§ 1. Chacun de nous a en mémoire les poèmes émouvants que Franc-Nohain adressa en 1894 à trois de ses amis dont le comportement l’inquiétait. Pour ceux d’entre nos lecteurs qui les auraient oubliés, les voici :
1. Appétit vigoureux, tempérament de fer,
Member languit, Member se meurt – ami si cher,
Qu’a Member ?
2. Eh, Momille, bonjour ! Comment va la famille ?
Le papa ? La maman ? Tu pleures, jeune fille ?
Qu’a Momille ?
3. Je viens de rencontrer, allant je ne sais où,
Outchou, le professeur, qui courait comme un fou.
Qu’a Outchou ?
§ 2. Avec l’encouragement (tacite) de François Caradec, OS et JR, de l’Oulipo, ont à leur tour composé des poèmes de même espèce, qu’ils nomment des « sollicitudes » (nous les désignerons ici par le mot en petites capitales, sollicitudes). Sur cette forme poétique complexe dont les règles ne sont pas encore tout à fait fixées nous présentons aujourd’hui quelques remarques.
§ 3. Examinons pour commencer les trois exemples fondateurs de la forme. Ils représentent la sollicitude pure, qu’on peut dire encore sollicitude classique.
§ 4. Les dix commandements de la sollicitude classique
comm 1 – Le poème est rimé.
comm 2 – Il compte trois vers.
comm 3 – La formule de rimes est : a a a.
comm 4 – Les deux premiers vers sont des alexandrins.
comm 5 – Le dernier vers est trisyllabique.
comm 6 – Le dernier vers est une interrogation introduite par « Qu’a ».
comm 7 – L’interrogation du poème porte sur une personne dont le nom n’est pas un nom connu.
comm 8 – Il n’est question que d’une seule personne.
comm 9 – Le dernier vers est homophone d’un substantif concret.
comm 10 – Il n’y a pas de rapport sémantique évident entre les vers et le deuxième terme de l’homophonie (Le « camembert » n’a aucun lien apparent avec le mal dont souffre l’ami Member).
§ 5. Les sollicitudes que nous livrent OS et JR ne sont pas toutes pures et classiques. Un grand nombre, sollicitudes modernes, violent une ou plusieurs des règles précédentes.
§ 6. Les premiers vers des sollicitudes modernes sont appelés les prémisses. Le dernier vers des sollicitudes modernes est nommé la conclusion.
§ 7. Recommandations pour la composition de sollicitudes modernes
rcomm 1 – Les sollicitudes modernes sont rimées mais ne respectent pas nécessairement les règles de la rime classique.
rcomm 2 – Le nombre de vers des sollicitudes modernes est au moins égal à trois, souvent égal à trois, parfois égal à quatre, de temps en temps égal à quatre, exceptionnellement supérieur ou égal à cinq.
rcomm 3 – La formule de rimes des sollicitudes modernes est libre.
rcomm 4 – Le mètre des prémisses des sollicitudes modernes est libre.
rcomm 5 – Le mètre de la conclusion est libre.
rcomm 6 – La conclusion des sollicitudes modernes est une interrogation, une exclamation ou un point d’ironie.
rcomm 7 – La conclusion des sollicitudes modernes est une homophonie intégrale ou bien s’achève par une homophonie.
rcomm 8 – Dans les sollicitudes modernes, il est question d’une personne (exceptionnellement deux). Le nom de cette personne ne figure pas dans les dictionnaires. Ce nom est présent à la fin de la conclusion des sollicitudes modernes. Ce nom peut apparaître dans les prémisses ou n’apparaître que dans la conclusion.
rcomm 9 – L’homophonie présente en conclusion des sollicitudes modernes doit être d’un point de vue sémantique annoncée dans les prémisses. Cette recommandation éloigne fondamentalement les sollicitudes modernes des sollicitudes classiques.
rcomm 10 – Toutes les recommandations précédentes peuvent être exceptionnellement violées.
§ 8. Les sollicitudes contemporaines sont indifféremment modernes ou classiques.
§ 9. Remarque : on distingue les variétés suivantes
9.1. Les sollicitudes modernes classiques introduites par « Qu’a ».
9.2. Les sollicitudes modernes plurielles introduites par « Qu’ont ».
9.3. Les sollicitudes modernes passées singulières introduites par « Qu’eut ».
9.4. Les sollicitudes modernes passées plurielles introduites par « Qu’eurent ».
9.5. Les sollicitudes modernes avec préfixe exclamatif.
9.6. Les sollicitudes modernes avec préfixe articulé, possessif ou démonstratif.
9.7. Les sollicitudes modernes passées au participe du même nom.
9.8. Les sollicitudes modernes monovocaliques qui ne s’écrivent (ou ne se prononcent) qu’avec une voyelle unique.
Etc.
§ 10. Un commandement onzième ?
comm 11 – Une sollicitude n’est pas un jeu de mots.
Quelques sollicitudes de JR
Le grand Fka, le sorcier qui lit dans le moka
Semble tout déconfit en buvant son coca.
Qu’a Fka ?
Ils sont des centaines de mille
Lecteurs de Nothomb ou d’Angot
Leurs romans, on en cause en ville
Dans Le Monde ou Le Figaro.
Mais qui lit Mandjaro ?
Certains sont auteurs Gallimard
Du Seuil, de Minuit, de Fayard
Du Théâtre Typographique.
Mais qui édite Irambique ?
On sait bien qui fut Tibulle
Plaute, Virgile, Catulle
Mais qui fut Nambulle ?
Les marches dans Paris sont source de mystère
Chez le marchand de bois je lis, réclame austère
Lézamou, Reuff, Hervent, Élaissa, vends au stère !
En faute depuis des années
Tu finiras chez les damnés
Pense à l’horreur de tes péchés
Médite Erranée.
Quelques sollicitudes de OS :
J’ai pourtant reconnu mon ami Nadadraille :
Il me dit que ce n’est pas lui, que je déraille !
Qu’a Nadadraille ?
Dites donc, Farnaum, c’est le cirque Barnum
Qui a planté chez vous son affreux décorum !
Qu’a Farnaum ?
Ramazov ! Entre vous, votre père sous-off
Et vos trois frères fous, l’unisson est bof bof…
Qu’a Ramazov ?
Poralchef se découvre en face de Joseph
Et de la Sainte Vierge au milieu de la nef.
Puis remet son béret. Le général en chef
Paraît. Il ôte son couvre-chef derechef.
Qu’a Poralchef ?
Lambour veut faire un mot avec topinambour.
Il a trouvé cela : sont précoces au bourg.
Qu’a Lambour ?
Le gros Vavin titube au bord du – c’est en vain
Qu’on l’empêche de faire un pas de plus – ravin.
Qu’a Vavin ?
Paule, fille de roi et de la Pompadour
Veut qu’on se tue pour elle au son des troubadours.
Qu’a P.D.P. ?
La très belle Chnikov, qui veut jouer du Tchékov,
A des pleurs en rafale au bal à Malakoff.
Qu’a la Chnikov ?
Soutra que j’aime tant fait lâcher, patatras !
La purée – maladroit – qui tache mes beaux draps.
Qu’a ma Soutra ?
Ces fleurettes fanées, ces moches pâquerettes
Risquent de desservir ton amour pour Annette.
Qu’ont tes fleurettes ?
Il semble bien que pour l’ami de Dole et Hans
(De noir vêtus), la vie ait joué de malchance.
Qu’ont Dole et Hans ?
Le pauvre K. en geôle a raté – c’est un cas –
Sa vie ou seulement son procès ? Quel tracas !
Qu’a raté K. ?
La chair est triste hélas et il ne s’en repaît
Plus, il a lu, lu, lu tous les livres épais.
« J’ai tout lu j’ai tout lu » dit-il, non quel toupet !
Qu’a lu Maidelapet ?
Zoledeforce l’a mis chez moi. Quel divorce !
Moi je l’ôte. Alors Naburana l’y r’met. Na !
Vous voudriez savoir : qu’a mis Zoledeforce ?
Je vous réponds : c’est ce qu’a r’mis Naburana !
Quel est donc ce nageur qui, après un plongeon,
A rejoint les saumons les bars et les goujons
Dans les profondes eaux : l’océan d’Arpajon.
Est-ce Turgeon ? Est-ce Padon ?
Ah, Noble Majesté, vos vilaines lutions
Devraient être traitées au moyen d’ablutions.
Il aurait bien fallu que nous, Docteurs, lussions
Des ouvrages d’onguents, baumes et dilutions.
Sire qu’ont vos lutions ?
Révérend Père Ediem profite des items
De la vie. Il ne veut, avant le requiem
Consommer que des nems, sur du Château Yquem.
Qu’a R.P.Ediem ?
Eh bien Poulco pourquoi tous ces cocoricos ?
Depuis le Pacifique entends-tu leurs échos ?
Ah, qu’a Poulco ?
Le bon prêtre Rystie, tout en donnant l’hostie,
Annonce chair et sang, drôle de facétie !
Euh, qu’a Rystie ?
J’entends si fort les dents de Râ s’entrechoquer
Et je le vois toqué, tout près de suffoquer.
Ah je voudrais savoir tout ce qu’a Râ, O.K. ?
La tête de Meroun paraît celle d’un clown
Il m’a l’air mal en point ce malheureux pitchoun
Et celle de Ragoi me met en désarroi,
Je ne veux même pas qu’on me dise pourquoi.
Ne me dis pas ce qu’a Meroun ni qu’a Ragoi.
Membère débectée, gênée, se remembère
Les relents détestés des chevrettes berbères.
K Membère ?
Partant d’Arras, Lamar s’attarda sans falzar
À Palavas (Bas Gard) dans d’accablants hangars.
Q’a Lamar ?
Mulus, un gus du cru, cul nu, chut du prunus,
But du jus d’urubu cru, brut, pur, sur l’humus.
Qu’u Mulus ?
Fkif, flic British, kilt gris miniplis, ni slip — tifs
Mi-gris — ni bikini, cils virils stricts, chic pif
Fkif rit, civil, Fkif vit, vif iris primitif.
Ki ? Fkif !