Auteur(s): Marcel Bénabou

Et un sorbet pour l’amiral, un !

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C’était le soir de l’Aïd, à la sortie de la medersa. Sous la conduite du vieux muezzin, Hadj Moha, tout juste descendu de son minaret, quelques taliban enturbannés guettaient la fin imminente de cette longue journée de Ramadan, en psalmodiant quelques sourates du Coran.

Ecarlate dans son burnous de damas azur, sa chéchia de coton carmin collant à son crâne pointu de fakir, droit dans ses babouches jaunes (qui lui avaient été offertes pour la fête de l’Achoura par le meilleur maroquinier du souk), le chérif Hassan Ould Baba, en sa qualité d’amiral, inspectait les magasins qui jouxtaient l’arsenal.  Là oeuvraient sans répit plusieurs dizaines d’assassins repentis : ils avaient obtenu, par un dahir spécial pris à l’occasion du Mouloud, l’aman du sultan. Et, pour le tarif (mesquin) de trois nouveaux sequins (soit à peine trois mille anciens maravédis), ils calfataient les boutres, caïques et felouques qui avaient fait jadis la gloire de la marine du Maghzen.

Comme le voulait la qaida, instaurée par une fatwa des oulémas dès l’an mille de l’Hégire, et sur l’application de laquelle veillait un cadi vigilant, l’amiral ne pénétra pas seul dans l’arsenal.

A ses côtés, une bougie à la main, ses habituels séides, au nombre de douze, chiffre qui ne devait rien au hasard. C’était un groupe de bédouins un chouia maboules qui, las de subir les razzias des gens du Djebel qui ravageaient leurs douars et brûlaient leurs mechtas, avaient fui avec sagaies et matraques, et planté leur guitoune à l’intérieur du ksar dont le père de Hassan, cheikh Baba Ahmed, était le caïd : un bordj où ils avaient trouvé un refuge sûr, une véritable oasis pour leurs alezans, leurs méharis et leurs clebs, de magnifiques sloughis. Depuis, se fiant à sa baraka de chérif, et ne craignant plus les échecs, ils le traitaient en pacha, l’accompagnant partout de leurs insistants salamalecs…

L’arsenal était une énorme bâtisse datant, selon les uns, des Idrissides, selon les autres des premiers Almoravides. Un sacré gourbi en tout cas, entouré de koubbas, qui avait abrité, quand il était à son zénith, du temps des califes, le harem du grand vizir. Les fellahs du bled se souvenaient de ses jardins plantés de caroubes et de pastèques, traversés par un oued couvert de nénuphars. On y avait vu des norias de hourris aux yeux cernés de kohl, cachant leur frêle cou de girafe dans les plis de leur haïk ou de leur caftan, et courant comme des gazelles, sous la garde de quelques mousmées, les unes en jupe, les autres en djellaba, qui ne leur ménageaient pas leurs algarades. De vraies goules, celle-là.

« A boire, par Allah, à boire » gémissait l’amiral, quasiment transformé en momie par la soif, attisée par un violent sirocco.  Et dans son charabia, il ajoutait à part soi : «Quelle galère! Non mais mais quelle galère ! c’est kif-kif un safari au Sahara ! Il me faudrait un toubib, et fissa! A moi, mes bons djinns, au secours !».

 Il fila droit vers l’alcôve, où trônait encore le lit à baldaquin hérité du précédent émir, Mehmet El Hindi, le joueur de luth, qui y faisait la nouba avec sa smala. Cela sentait très fort :  jasmin, camphre,  benjoin et tout le barda.

Sur un guéridon, près du sopha, Hassan avisa enfin ce qui devait être son repas de fin de Ramadan. Dans des jarres vernissées, du couscous nageant dans l’harissa, un tagine aux épinards surmonté d’abricots au safran, et une pastilla au massepain (un curieux amalgame  assurément !). Plus une grande carafe de sirop de limon, derrière laquelle se dissimulait un mazagran à moitié plein d’un alcool écarlate, élixir tout juste sorti de l’alambic au terme d’une macabre alchimie.

Quant au sorbet annoncé,  macache…

Pour citer ce document

Marcel Bénabou: «Et un sorbet pour l’amiral, un !», OuLiPo, Marcel Bénabou / Espace des oulipiens. Adresse permanente: http://www.oulipo.net/oulipiens/document13298.html


Marcel Bénabou

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