Auteur(s): Marcel Bénabou

Un prince au lycée


Octobre 1956. C’était, comment l’oublier,  le tout premier lundi suivant la rentrée scolaire. Nous venions d’entamer la seconde heure de notre cours quotidien de philosophie. Notre professeur, qui semblait avoir depuis longtemps compris qu’un cours doit être aussi un spectacle, où les gestes, les attitudes et les mimiques comptent autant que la voix, avait entrepris d’interpréter à sa façon la deuxième des Méditations métaphysiques. Descendu de son estrade, un petit Descartes  dépenaillé à la main, il marchait  en déclamant le texte avec toute l’emphase nécessaire : “ Qu’est-ce donc qui pourra être estimé véritable ? Peut-être rien autre chose, sinon qu’il n’y a rien au monde de certain. Mais que sais-je s’il n’y a point...”

Blouse immaculée, trogne rubiconde et pas traînant, un appariteur soudain apparut. Il était entré sans frapper dans la salle de classe, porteur d'un minuscule billet rose saumon. Surpris par cette intrusion, le professeur s'interrompit. Tous les regards se tournèrent vers l’importun. Nullement gêné, l’homme en blanc remit, sans un mot, le billet rose au professeur. Celui-ci en examina rapidement le contenu et, tout aussitôt,  se dirigea à pas comptés vers la table que nous occupions, tout au fond de la classe,  mon cousin et moi.

 "C’est pour vous, messieurs. Vous êtes convoqués tous les deux chez monsieur le Proviseur", prononça-t-il sur un ton solennel, mais en ayant pris soin malgré tout d'adoucir un peu le son de sa voix.  Nous nous regardâmes, perplexes. Et comme nous ne bougions pas, il insista :

"Immédiatement. Oui. Immédiatement. L'appariteur va vous y conduire".

 Pendant que nous nous dirigions vers la sortie, un léger brouhaha s'éleva parmi nos camarades de classe. Les "anciens", ceux qui croyaient bien connaître les us et coutumes administratives de leur « boîte », étaient intrigués par une procédure qui leur semblait sans précédent. Ils s'interrogeaient : quel crime avaient  bien pu commettre ces deux “nouveaux”, moins d’une semaine après la rentrée, qui pût motiver de la part du Proviseur une convocation aussi comminatoire ? Tout cela, pensaient-ils, ne présageait rien de bon. Et ils jugeaient nécessaire de susurrer sur le champ à leurs voisins immédiats ces pensées pessimistes.

Quant à nous, enfilant en silence, à la suite de l'appariteur, les couloirs et les escaliers absolument déserts à cette heure, nous étions atterrés. Nous pensions bien entendu à notre mésaventure du samedi soir précédent, en nous étonnant qu'un incident aussi minime, qui était plutôt du ressort du censeur, voire d'un simple "surgé" (surveillant général),  ait pu prendre de telles proportions. Voici en effet ce qui nous était arrivé.

*

 Nous venions d'achever notre première semaine à l’internat du  lycée Louis le Grand. Nous y avions été admis, et l’on ne se faisait pas faute de nous le rappeler, à titre exceptionnel. L’internat était en principe réservé aux élèves des classes préparatoires, tandis que nous n’étions encore, nous, qu’en terminale. Mais la qualité de notre dossier scolaire avait amené l’administration à nous accueillir quand même, avec trois ou quatre autres élèves dont le profil ressemblait au nôtre.

  La semaine avait été dure pour nous, bien au-delà de nos attentes. Tout frais débarqués de notre Meknès natal, nous nous sentions fortement dépaysés dans la grisaille du lycée. Et tellement déçus par les conditions de vie, aussi archaïques qu'inconfortables, qui nous étaient imposées : une véritable plongée dans un misérabilisme très dix-neuvième siècle ! Aussi avions-nous décidé de profiter de la soirée du samedi, que nous avions attendue comme une délivrance, pour nous « aérer un peu ». Nous en avions composé avec soin le plan. D’abord, nous dînerions dehors, dans un « vrai » restaurant parisien, qui nous ferait oublier, le temps d’un repas, la médiocrité de la nourriture servie au réfectoire. Aussitôt après, nous irions explorer l’une ou l’autre de ces fameuses "caves de Saint Germain des Prés" dont nous rêvions depuis des mois : à défaut d’y rencontrer Jean-Paul Sartre ou Juliette Gréco, nous espérions bien y trouver quelques parisiennes de notre âge, avec qui nous n’aurions pas de peine à nouer une relation amoureuse. Enfin, pour oublier la promiscuité et l'invraisemblable entassement des lits du dortoir, nous nous offririons le luxe d’une chambre dans un « vrai » hôtel parisien. Beau programme de potaches en goguette, mais dont l'exécution devait connaître quelques ratés.

Pour le repas, aucune hésitation. Nous nous sommes tout de suite dirigés vers un petit restaurant russe,  dans une ruelle sombre derrière l'Ecole de Médecine. Paul, le premier des anciens avec qui nous avions lié amitié, nous l’avait recommandé le matin même pour son atmosphère particulièrement chaleureuse. « Juste ce qu’il vous faut en ce moment ! », avait-il dit avec un clin d’œil. Le lieu nous plut d’emblée : une salle carrée, bruyante et enfumée, occupée par une seule immense table autour de laquelle se serraient dîneurs et dîneuses, presque tous et toutes du même âge, le nôtre, ce qui nous parut de fort bon augure. Un vieux serveur à moustache grise nous fit signe de nous glisser vers les deux dernières places libres, ce que nous fîmes au milieu des encouragements. Tout le monde éclatait de rire à la moindre occasion, et le vouvoiement semblait totalement inconnu. Nous commandâmes exactement la même chose que nos bruyants voisins : borcht,  bœuf  Strogonoff, vodka et blinis, toutes choses à quoi nous goûtions pour la première fois et qui nous parurent délectablement exotiques. Ainsi ragaillardis, nous étions prêts à nous enfoncer en conquérants dans la brillante vie nocturne du Paris souterrain. Mais, par prudence, nous décidâmes d’aller d’abord retenir une chambre pour la nuit. Formalité que nous pensions expédier en quelques minutes. Nous avions vu briller en grand nombre des enseignes d'hôtels, aussi bien sur le boulevard Saint-Michel qu’autour. Nous n'aurions donc que l'embarras du choix…

Il nous fallut vite déchanter. Partout où nous allâmes, pas une chambre libre. Nous eûmes beau monter puis descendre le boulevard, nous enfoncer dans des petites rues crasseuses et mal éclairées (de vrais coupe gorge, tout en bas de la rue Saint-Jacques), sonner aux portes de quelques établissements d'apparence cossue rue des Ecoles, rue de Vaugirard ou rue Gay-Lussac, tourner autour du carrefour de l'Odéon, pousser même jusqu'au pied de Saint-Sulpice, le résultat était toujours le même : "Désolé, nous n'avons plus rien", "Ah non, tout est plein ", "Trop tard, ma dernière chambre vient de partir", "C'est complet. Vous comprenez, avec le Salon de l'Auto..." Notre errance, dans tous ces lieux que nous ne connaissions pas et où nous marchions à l'aveuglette, nous sembla durer des heures. Nous commencions à croiser des clochards à moitié ivres qui chantonnaient en pissant au pied des réverbères de la place de Furstenberg, des groupes d'étudiants bruyants sortant des cinémas, des couples étroitement enlacés qui s'affairaient sous les portes cochères de la rue Racine et d'autres qui semblaient se hâter vers des gîtes tout proches. Minuit finit par sonner, et nous étions toujours bredouille. Il nous fallut nous rendre à l'évidence : notre belle soirée germano-pratine était définitivement compromise. Nous n'allions tout de même pas passer le reste de la nuit à courir à la recherche d'une chambre introuvable ! Il n’y avait plus qu’une solution :  battre en retraite. Oui, revenir au lycée ? Nous étions sûrs au moins d'y retrouver nos lits !

Le retour se fit dans la tristesse. Dans le silence aussi. Car, pour ajouter à notre disgrâce, et comme pour couronner le tout, une petite pluie, fine et froide, s'était évidemment mise à tomber.

Nous atteignîmes avec soulagement la porte du lycée. Mais le veilleur de nuit, qui nous vit arriver maussades et trempés, se montra méfiant, et peu compréhensif. Tapi dans la pénombre de sa loge, sans rien vouloir entendre à nos explications, il extirpa de sa poche la liste officielle, calligraphiée, des élèves bénéficiaires d'une autorisation de sortie pour la soirée du samedi (permission de minuit) qu'il brandit devant nos yeux. Il chaussa ensuite ses petites lunettes rondes et chercha longuement, en s'aidant d'une vieille lampe de poche moribonde, nos noms sur la liste. Il ne les trouva évidemment pas, puisque, décidés à coucher dehors, nous n'avions pas sollicité cette autorisation, qui par ailleurs était accordée, sans difficulté aucune, à tous ceux qui la demandaient. Il fallut alors discuter, tempêter, parlementer, et pour finir présenter carte scolaire et carte d'identité, pour pouvoir enfin être autorisés à pénétrer dans cette bâtisse que, peu auparavant, nous avions été si heureux de quitter...

Tel était donc l'incident qui avait gâché notre tout premier week-end de parisiens. Nous en attendions les suites avec un peu d'inquiétude, mais sans imaginer qu'elles pourraient, comme cela semblait être le cas,  nous mener devant les plus hautes autorités du lycée, le proviseur lui-même et peut-être, qui sait, le conseil de discipline.

*

Lorsque s'ouvrit devant nous la porte capitonnée du bureau du proviseur, nos pires craintes nous parurent confirmées. La vaste pièce (je ne me pus m'empêcher d'en admirer à la dérobée les  quatre murs presque entièrement couverts de magnifiques livres reliés)[1],  était pleine : une bonne quinzaine de personnes étaient là, assises en arc de cercle autour du proviseur trônant sur son fauteuil de cuir fauve. Cela ressemblait tout à fait à l'idée que je me faisais de cette entité terrifiante et mythique qui avait nom "conseil de disipline" et que je n’avais jusque là jamais eu l’occasion de rencontrer.

Tout ce beau monde était raide et silencieux et semblait n'attendre que nous. On accueillit notre entrée avec un air compassé. Nous trouvâmes, mon cousin et moi, le temps d'échanger un coup d'oeil résigné avant de nous asseoir sur les  deux chaises de bois qui avaient été placés là pour nous. Il ne nous restait plus maintenant qu'à attendre la suite des événements...

Elle ne fut pas du tout celle que nous redoutions.

A peine étions-nous assis que le proviseur, après avoir congédié d’un geste l’appariteur qui nous avait escortés, prit la parole. Il s'exprimait au naturel dans un langage quelque peu archaïsant, avec une éloquence majestueuse, dont nous allions découvrir qu’elle s'adaptait tout particulièrement à son sujet du jour. En quelques phrases, il nous apprit le pourquoi de notre présence à cette réunion exceptionnelle. Voici donc, en substance, ce qui nous fut dit.  Sa Majesté le Roi du Maroc (les majuscules étaient clairement perceptibles dans la voix de notre orateur), avait décidé d'envoyer son second fils, le prince Abdallah, préparer son baccalauréat à Paris. Il avait choisi pour cela la classe de philosophie du lycée Louis-le-Grand. C'était, pour cet établissement, qui avait su depuis des siècles accueillir tant d'élèves illustres, un grand honneur et une marque de confiance, dont il saurait évidemment se montrer digne. L'on était donc décidé, à tous les échelons de l'administration, à tout faire pour que cette expérience fût un plein succès. Parce que nous venions du Maroc, que nous connaissions donc mieux les us et coutumes de ce pays,  nous serions chargés, mon cousin et moi, si nous le voulions bien, de servir en quelque sorte d'agents de liaison, pour d'éviter les malentendus qui pourraient éventuellement surgir entre le personnel du lycée et le prince.

Dès les premiers mots de ce discours, notre soulagement fut  à la mesure de ce qu'avait été notre crainte. Mais la fin de la séance nous plongea franchement dans l'euphorie. Nous étions entrés dans cette salle en écoliers coupables attendant le châtiment, et voilà que nous nous trouvions, par un coup de baguette magique, promus au rang de diplomates chevronnés. On nous sollicitait, on nous interrogeait, on nous consultait.

 La docte assemblée avait soigneusement préparé à notre intention une série de questions pratiques, pour lesquelles nos réponses furent considérées comme autant d’oracles. Nous avions en particulier écarté d’emblée comme absurde et dangereuse l'idée d'admettre le prince à l'internat : nous ne savions que trop qu'il n'était pas besoin d'être né fils de roi pour trouver insupportable ce régime-là. Notre véhémence sur ce sujet fut remarquée. Elle sembla même surprendre certains de nos dignes interlocuteurs. Sans doute aucun d’eux n'avait-il fait récemment l'expérience de dormir au milieu de soixante adolescents. En revanche, nous conseillâmes vivement de prendre le prince comme demi-pensionnaire, ce qui lui permettrait de se mêler chaque jour, pour le repas de midi, à la vie des internes.

La réunion prit fin. La crispation solennelle des premiers instants s’était peu à peu dissipée. Nos avis apparemment avaient été jugés recevables. On nous serra la main avec effusion et reconnaissance.

 Inutile de dire que nous retrouvâmes notre classe avec plaisir. Le professeur s’interrompit pour nous laisser le temps de regagner nos places. Il avait l’air soulagé. Quant à nos camarades, notre large sourire dissipa leurs inquiétudes, mais accrut leur curiosité. Il nous fallut attendre la récréation pour annoncer à tous la nouvelle. Chacun se crut tenu de la commenter. Plutôt favorablement.

 Le jour suivant, nouveau message, transmis par le même messager. Le proviseur nous fit savoir qu'il nous faudrait être à ses côtés, le lendemain matin à neuf heures, pour accueillir le prince et sa suite.

Quelques instants avant l'heure prévue, débarrassés des longues  blouses grises qui d’ordinaire nous enveloppaient, nous avons rejoint le proviseur dans le hall :  il avait fait ouvrir toute grande, pour la circonstance, l'imposante entrée vitrée.

 La suite princière ne tarda pas à arriver. Deux grosses limousines noires, à l’avant desquelles flottait un petit fanion vert frappé d’une étoile rouge à cinq branches, se rangèrent exactement face à l’entrée. De l’arrière de la première voiture, dont la porte avait été ouverte par un chauffeur à casquette dorée, on vit s’extraire lentement un impressionnant personnage en longue djellaba blanche à burnous. De la voiture suivante sortirent quatre jeunes gens en costume-cravate très soignés. D'un pas majestueux, le proviseur se dirigea vers le personnage en djellaba, lui serra très longuement la main. Celui-ci dit quelques mots, puis présenta au proviseur les quatre jeunes gens qui étaient à ses côtés. Celui avec qui le proviseur s'entretint le plus longuement était le prince Moulay Abdallah, les trois autres étaient ses amis et compagnons d'études. Ce n'était donc pas, apparemment, d'un seul élève que notre classe de philosophie allait s'enrichir, mais bien de quatre.

 Immobiles derrière le proviseur, nous regardions la scène. Les présentations achevées, le proviseur se tourna vers nous, nous fit signe d'approcher, et expliqua à tout le groupe qui nous étions. L'homme à la djellaba, qui n'était autre que le ministre marocain de l'éducation, nous fit de brefs compliments en arabe, puis nous poussa littéralement dans les bras des quatre jeunes gens. La glace fut aussitôt rompue entre nous : tutoiement et rires complices vinrent tout naturellement. Après quelques instants de conversation détendue, tandis que proviseur et ministre continuaient leur entretien au milieu du hall rempli d'élèves intrigués,  nous nous dirigeâmes à petits pas vers la salle de cours, accompagnés de nos quatre nouveaux camarades. Lorsque notre petit groupe entra, le professeur s’interrompit. Il souhaita d’un mot la bienvenue aux arrivants, les invita à s’installer aux quelques places vides qui restaient encore, ce qui les obligea à se séparer, et à se disperser aux quatre coins de la classe. Puis, dans une ambiance qui demeurait légèrement surchauffée, il reprit tant bien que mal son cours.

*

L’excitation dans la classe devait durer encore plusieurs jours. Elle n’était pas seulement, ce qui ne nous surprit guère, le fait des élèves. Les profs aussi semblaient émoustillés par la présence des nouveaux venus. L’un après l’autre, et jusqu’au malheureux prof d’anglais dont les cours étaient régulièrement et cruellement chahutés (les premiers, et d’ailleurs les seuls véritables chahuts auxquels j’ai assisté durant toute ma longue période scolaire), ils se crurent obligés de convoquer pour un entretien particulier le prince et ses séides. Démarche qui les surprit, et provoqua même chez Abdallah une certaine irritation, dont il ne manqua pas de nous faire part.

-Mais enfin, qu’est-ce qu’ils me veulent ? Je n’ai rien à leur dire, moi, à tous ces profs ! Pourquoi est-ce qu’ils ne me foutent pas la paix ?

-Oh, ne t’inquiète pas ! répliqua mon cousin. Tu sais comment sont les profs. Je suis sûr qu’ils vont te poser les questions classiques.

-Ah bon ! Mais sur quoi, par exemple ?

- Bah, tu sais bien, sur tes goûts,  tes projets d’avenir, la profession de tes parents…

Nous continuâmes, mon cousin et moi, à jouer avec zèle le rôle d’intermédiaires qui nous avait été dès le début assigné. Ainsi, pour rattraper les cours qu’ils avaient manqués, nos camarades marocains me demandèrent de leur prêter mes cahiers, notamment ceux d’histoire et de géographie. Je les leur remis donc aussitôt.

 Une bonne partie du temps des interclasses se passait en conversations, de plus en plus détendues, dans les couloirs du lycée avec eux. Nous ne tardâmes pas à leur révéler, qu’ils ne devaient qu’à notre intervention de n’être pas devenus, comme nous, internes. Ils nous apprirent à cette occasion qu’ils occupaient une suite à l’Hôtel de Crillon, et qu’ils aimaient mieux ça… Ils faisaient souvent des allusions appuyées à leurs activités amoureuses, qui semblaient les occuper bien plus que leur scolarité.

La tentation me vint plusieurs fois d’évoquer avec eux les liens anciens que ma famille avait entretenus avec la dynastie alaouite, celle à laquelle appartenait précisément le père d’Abdallah. J’aurais aimé pouvoir leur apprendre que Jacob Ohana, le père de ma grand-mère maternelle, le millionnaire  dont Pierre Loti avait décrit la somptueuse maison, était un proche roi Hassan Ier. Mais, à mon grand regret,  l’occasion de le faire ne se présenta jamais.

Un autre sujet me brûlait parfois les lèvres, les tristes événements d’août 1953 à Rabat. Mais je m’abstins toujours de l’aborder avec eux. C’est que je n’étais pas tellement fier de mon attitude au cours de cet été-là. C’est une période où la lecture des Mille et une nuits m’occupait infiniment plus que la situation politique. J'aimais tout ou presque dans ces récits. Pour les beaux yeux de ces compagnes imaginaires (et pourtant si familières !) qu’étaient pour moi la reine Schéhérazade, la princesse Badroul-Boudour ou la princesse Camarlazaman, je négligeais avec superbe ce qui se passait à quelques centaines de mètres à peine de moi : dans un vrai palais, un vrai roi, en violent conflit avec l’appareil colonial ;  de vrais princes, accusés de tramer les plus noirs complots ; de vrais pachas, djellaba blanche, profil d'aigle et verbe haut, descendus de leur montagne à la tête de vraies tribus qu'on disait prêtes à la guerre civile. Il m'aurait suffi, certains jours, d'entrouvrir une fenêtre et de tendre un peu le cou, pour voir défiler sous mes pieds, par centaines, des cavaliers berbères dont l'allure aurait dû me séduire : le burnous flottant, le canon du fusil pointant au-dessus du turban, ils  semblaient directement sortis d'un vieil album d'imagerie coloniale. Mais tout cela, je ne voulais pas vraiment le savoir, malgré les titres alarmants qui s'étalaient à la une des journaux. Si bien qu'en sortant de l’antre douillet où je m’enfermais pour lire pendant les heures chaudes de l'après-midi, je retrouvais chaque soir, avec la même surprise peinée, les derniers vestiges des désordres qui avaient marqué la journée : rues barrées, carrefours bloqués par des chars, colonnes de légionnaires en patrouille. Je n'étais pas alors conscient de la monumentale bévue historique qu'il y avait derrière la politique de répression qui sévissait alors contre la famille royale. Mais, sortant à peine des délices ininterrompues du conte oriental, je n'étais pas loin de voir dans toute cette agitation une impardonnable faute de goût. Et c’est une faute de goût analogue que je craignais de commettre en révélant à mes camarades  mon attitude de l’époque.

*

Cette étrange « amitié » (c’est évidemment un bien grand mot, que je prends soin d’entourer de précautionneux guillemets) ne devait guère durer. Elle s’interrompit bien vite,  tout aussi brusquement qu’elle avait commencé. L’Histoire, dont on n’attendait guère l’intervention dans ce récit, en avait décidé ainsi. Le prince et ses trois compagnons furent rappelés d’urgence un matin, au cours de la dernière semaine d’octobre, sur ordre du roi du Maroc : à la suite du détournement de l'avion qui transportait de Rabat à Tunis les chefs du FLN algérien, les relations diplomatiques avec la France venaient d’être rompues. Le proviseur lui-même, l’air navré, vint les chercher en plein milieu du cours de philosophie. Tout se passa très vite.  Ils partirent sans un mot, sous les regards vaguement incrédules du professeur et de toute la classe, qui commençaient à peine à s’habituer à leur présence.

Je ne revis donc jamais ces éphémères camarades de classe, ni les cahiers que de si bon cœur je leur avais remis.  Ce n’était là d’ailleurs que le début d’un destin de séparations et de pertes qui devait longtemps me poursuivre. Mais ceci, comme on aime à dire pour prendre congé, est une autre histoire…

 

 

 

 


[1]J'eus l'occasion de mieux connaître le proviseur plus tard, au cours des quatre années que je devais finalement passer à Louis-le-Grand. C'était un excellent helléniste, et un bibliophile passionné, que je croisais souvent chez un bouquiniste qui tenait boutique rue des Ecoles, non loin du Collège de France. 

Pour citer ce document

Marcel Bénabou : «Un prince au lycée», Site de l'Oulipo, Textes autobiographiques / Marcel Bénabou / Oulipiens.
Adresse permanente: http://www.oulipo.net/oulipiens/docs/docs/un-prince-au-lycee


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