Auteur(s): Jacques Jouet

Les remplaçables de Dora

Prologue

Habits de drap et bottes noires

croix de fer sur le pancréas

ordres lancés par la mâchoire

le cœur ? un mauvais ersatz.

Le cœur n’est plus qu’un bas morceau

nazi ou qui vous abandonne

vous qui êtes des “ remplaçables ”

dans le camp monotone.

Aujourd’hui, gravissons la pente

où furent les  piteuses cabanes

où pèsent les fumées humaines

qui étouffent le mémorial.

Voulant creuser dans de l’Histoire

où fermentent de bas actes

attention, ne te laisse pas mettre

à plat sous le crime hypnotique.

Adieu donc, pauvre paysage

il ne reste que mon papier

où raconter à ma manière

qui est de taper du pied.

Travaux sous la Montagne

1

J’ai commencé dans le tunnel

en écoutant notre guide

le Buch der Lieder de Heine

qui dépassait de ma poche

un dépliant pour marque-page

avec des photos gris-bleu.

Objectif : devenir plus sage

en étant informé mieux.

Que peut faire toucher du doigt

un voyage dans le Harz

avec d’excellents compagnons

sur la même longueur d’onde ?

On verra bien, la vie maussade

est un mot faible, et pourtant

il n’est pas besoin d’être Sade

pour dire son mot des camps.

Alors, que pas un d’eux ne manque

il y aura tous les miens

ceux de Heine si la banque

lexicale n’est pas pour les chiens.

Heine est doux, presque léger

je veux qu’il soit mon modèle

le vers est court, pas sans danger

pour l’insecte qu’il épingle.

On est au cœur de l’Allemagne

quoique Harz ne soit pas Herz

par toutes les périphéries

protégé des ennemis

par tous les États-tampons

pris manu militari

politique de fripons

fripouille et crapulerie.

C’est l’Allemagne du milieu

celle nommée Mittelraum

le Mittel est contagieux

on dit Dora-Mittelbau.

C’est le grand chantier du milieu

où ne chantera personne

tu entres ayant fait tes adieux

aux voyelles et aux consonnes.

C’est le grand fourneau du milieu

où les sorciers sont trop réels

morceaux de viande silencieux

bouffés par le maître d’hôtel.

Tu entres, là, dans la montagne

mais tu le fais de plain pied

tu ne descends pas dans le bagne

même si c’est un guêpier.

2

Le IIIe Reich, son Führer

et sa garde rapprochée

Wernher von Braun, comme Albert Speer

Erwin Busta, la terreur

Walter Dornberger, Hans Kammler

Otto Förschner, etc

je ne vais pas les nommer tous

pour garder ce poème lisible

mais du haut en bas de l’échelle

ils feront marcher Dora

sous la montagne, des tunnels

espérance de vie : trois mois.

J’entends pour le travailleur *         * sans salaire

forcé, le déporté, l’esclave

celui qui est ersetzbar

qu’on traduit par remplaçable.

Lorsque l’usine d’armement

là-haut, sur la mer Baltique

à Peenemünde fut bombardée

par la Royal Air Force

en 1942

le grand Führer et les petits

décident de cacher l’usine

sous la montagne, garantie

de camouflage et de secret.

C’est dans la montagne de Goethe

huit kilomètres de secret

la montagne de Heine

la montagne dans la peau

de tout le romantisme allemand

montagne de l’Oulipo

à cause de François Le Lionnais.

Quand il fallut nommer l’endroit

d’un nom non-géographique

sigle et prénom s’imposa

Dora, plutôt pacifique.

Depuis 1936

on cachait les carburants

militaires, par ici

dans des tunnels inapparents.

Il suffit de les rallonger

de consolider les voûtes

de barbeler, de grillager

de remplacer le mazout

par le métal, les explosifs.

Il suffit de multiplier

les tunnels consécutifs

approfondir le secret

voiturer tôles, tubes, câbles

presses, paillasses, établis

matériel inimaginable

pour qui n’est pas de l’industrie.

Oh weh, oh weh, oh weh, se plaint

Papageno criant malheur

V1, V2 (V3 demain ?)

les premiers missiles sol-sol

chargés de bombes d’une tonne

munis d’un moteur-fusée

et volant à 5000 à l’heure

difficiles à intercepter.

Oh ! la belle technologie

rit jaune un déporté de Flandre

travaillant loin de son logis

à le réduire en cendres.

3

Le travail est organisé

usine déguisée en mine

d’où sortir n’est pas aisé

les deux pieds même devant.

C’est qu’on est dans la production

(parfois dans le sabotage

au risque de la pendaison

disent tous les témoignages).

Pourquoi soigner son personnel

puisqu’on peut le remplacer

à la demande, un juif par ci

sans avenir, un Ukrainien

par là, qui ne reverra Kiev

au  grand jamais, un résistant

un Polonais, un être bref

ouvrier pour peu de temps ?

Durant les six premiers mois

on loge aussi dans les tunnels

la lumière électrique est la loi

ou le noir noir rationnel.

Après quoi, des baraquements

sont bâtis à l’extérieur

gardés par l’armée macabre

et qui règne par la peur.

Le nazi tournant enragé

qu’on veut noyer dans son Rhin

n’est plus que sentinelle grise

confondant homme et béton.

Il semble bien que la nuit noie

toute espèce de diurne

choses froides, même le bois

bouchées, les fenêtres du monde.

Je ne souille pas la vipère

pour parler de nazitude

pas non plus la puce et le pou

qui gardent une attitude

digne de leur naturel

proliférant inconsciemment

sur toutes ces peaux corporelles

qui leur servent d’aliment.

Tout est brouillard, vermoulu, froid.

Attendre le coup de matraque

qui ne fait plus ni chaud ni froid

même si la tête craque.

Puisqu’il y a ces épandages

tout autour du crématorium

en profite le végétal

au flanc du pandémonium.

Jurons, dysenterie, orbites

creusés, les rires sont à vendre

quand les corbeaux pathétiques

recrachent leur pâtée de cendres.

Il n’y a que des morts, ou alors

des têtes d’enterrement

avec qui dans le corps à corps

le joli mai perd son temps.

Un rhume constant, bouchée double

la compagne pneumonie

la maladie est immortelle *        * se laisser survivre

souvenir de Kakanie.

Un mal, et pas du tout d’amour

imbitable libido

qui n’est pas à l’ordre du jour

du désir pour une épluchure.

Sales heures d’un mal-mariage

le chef fait travailler les gosses

il est impossible, j’enrage

de demander le divorce.

Je suis là, dans ma maison

l’antichambre de ma mort

et ceux qui devraient me veiller

sont aussi piteux de corps

que moi-même, camarades

dans les bons jours, concurrents

pour une pauvre rasade

de soupe à l’eau et rien dedans.

Les sacs d’os en chien de fusil

couchés dans des quasi-tiroirs

la faim comme anesthésie

au ventre sans audition.

Vider le seau commun de brume

(portion congrue d’excréments)

mon royaume pour un agrume

si j’étais roi quelque part.

Si tu vis, si tu es plus fort

à la force de ton esprit

que le sont ces pauvres morts

c’est grâce à la géométrie

sur ta poitrine un triangle niche

flanqué d’un nombre remarquable

sieben siebzig acht zwei und fünfzig

triangle rouge et nombre noir.

Le petit gros

 

Il n’est rien, le petit gros

mange ses dents, c’est son régime

mais gros, c’est encore trop

il maigrit moins que les autres.

Autour de lui, les efflanqués

passent, inaperçus, semblables

l’un derrière l’autre planqués

et d’être discrets, durables.

Il a bien le même triangle

mais l’adiposité dessous

ne parvient pas à fondre :

chaque jour, un nazi le bat

révolté de sa “ santé ”

fausse aisance scandaleuse

et métabolisme maudit

souffre-douleur mis en cause.

Un garde le bat et le bat

un kapo le bat, un autre

le bat, le passe à tabac

ce corps encore pneumatique.

Alors, il dit à un camarade :

“ Je vais en avoir assez.

Ce sera ma dernière tirade. ”

— “ Fais pas le con ”, dit le maigre.

Le lendemain, il se précipite

sur la ligne barbelée

rafales de mitraillettes

décharges électrifiées.

Sur le Blocksberg

Jürgen Ritte me fait observer

dans le récit du captif

Le Lionnais une préférence

quant au nom du mont culminatif

du Harz, le Brocken, le célèbre

mont de la nuit de Walpurgis

où dansent ossements et vertèbres

des sorciers, de la police.

FLL nomme le Blocksberg

qui, du mont, est l’autre nom

présents tous les deux dans le Faust.

L’un, bien sûr, et l’autre non

évoque le block, la baraque

des camps de concentration

le lieu de leur mise en vrac

en extermination.

Il se

Il se dépense. L’Histoire

est un devoir d’état

bien plus haut que la mémoire

ou que la vendetta.

Il se fend d’enquêtes dures

sans détourner les yeux

retourne ce qu’il faut d’ordure

c’est audacieux.

Elle se voue aux archives

le résultat est là

l’activité collective

a besoin de ça.

Il s’est reconquis le titre

d’Allemand qui fut trop

lourd à porter sur le chapitre

des bourreaux des bourreaux.

Elle se remet en selle

la nation gueule de bois

cherche à se refaire belle

elle n’a pas le choix.

Il se prononce pour Heine

qui ne se prononce pas

“ Haine ”, anticipa la peine

de l’Allemagne d’en bas.

Elle se force à articuler :

“ stabilisateurs directionnels ”

organe vital du V2

paraît-il sabotable

par l’un ou l’autre remplaçable

tant qu’il sait son numéro

par cœur (pas de téléphone).

Il se voient tout sauf héros.

Revenez, rêves d’avant

Ces foutues dalles de béton

sur quoi se montaient les blocks

réapparaissent quand on tond

les herbes, les ventriloques

qui ont poussé avec le temps

et parlent de science de cendre.

Le décor du diable est charmant

souris pour ne pas te pendre.

La ville un peu plus loin qu’on voit

vit la vie que vit la vie norme

les rêves envahis – c’est la loi –

des spectacles les plus énormes.

Parlant de rééducation

les premiers réveils incrédules

suis-je à jamais condamné

à n’être que funambule ?

Qui parlera à qui de quoi ?

Question : “ Qu’est-ce que tu en conclues ? ”

— “ Je suis vivant, c’est déjà ça

il faut que je raconte en plus ? ”

Presque vivant, songe-t-il

revenez, rêves d’avant

avec un amour érectile

plus fort que dix chevaux

vapeur ou à robe fumante

sans blindage, sans chevalier

sans bombe qui fragmente

pas même rancunier.

Sources : Un voyage dans le Harz en 2006, avec Jean-Claude Halpern, Sylvie Roelly et Olivier Salon. — Le camp de concentration de Mittelbau-Dora 1943-1945, Brochure de l’exposition, Stiftung Gedenkstätten Buchenwald und Mittelbau-Dora, Weimar/Nordhausen, 2006. — Colonel Rémy, Autour de la plage Bonaparte, Paris, Librairie académique Perrin, 1969. — François Le Lionnais, La peinture à Dora, Confluences n°10, Paris, 1946. Revivre ! n°1, Seesen, 1945. — Heinrich Heine, Buch der Lieder, 1827, Livre des Chants, traduction Albert Spaeth, Aubier, Paris, 1947.

Pour citer ce document

Jacques Jouet: «Les remplaçables de Dora», OuLiPo, Saison 2006 - 2007 / Les jeudis. Adresse permanente: http://www.oulipo.net/document19911.html


Texte lu au jeudi: Rouge et noir(21 décembre 2006)

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