Les remplaçables de Dora
Prologue
Habits de drap et bottes noires
croix de fer sur le pancréas
ordres lancés par la mâchoire
le cœur ? un mauvais ersatz.
Le cœur n’est plus qu’un bas morceau
nazi ou qui vous abandonne
vous qui êtes des “ remplaçables ”
dans le camp monotone.
Aujourd’hui, gravissons la pente
où furent les piteuses cabanes
où pèsent les fumées humaines
qui étouffent le mémorial.
Voulant creuser dans de l’Histoire
où fermentent de bas actes
attention, ne te laisse pas mettre
à plat sous le crime hypnotique.
Adieu donc, pauvre paysage
il ne reste que mon papier
où raconter à ma manière
qui est de taper du pied.
Travaux sous la Montagne
1
J’ai commencé dans le tunnel
en écoutant notre guide
le Buch der Lieder de Heine
qui dépassait de ma poche
un dépliant pour marque-page
avec des photos gris-bleu.
Objectif : devenir plus sage
en étant informé mieux.
Que peut faire toucher du doigt
un voyage dans le Harz
avec d’excellents compagnons
sur la même longueur d’onde ?
On verra bien, la vie maussade
est un mot faible, et pourtant
il n’est pas besoin d’être Sade
pour dire son mot des camps.
Alors, que pas un d’eux ne manque
il y aura tous les miens
ceux de Heine si la banque
lexicale n’est pas pour les chiens.
Heine est doux, presque léger
je veux qu’il soit mon modèle
le vers est court, pas sans danger
pour l’insecte qu’il épingle.
On est au cœur de l’Allemagne
quoique Harz ne soit pas Herz
par toutes les périphéries
protégé des ennemis
par tous les États-tampons
pris manu militari
politique de fripons
fripouille et crapulerie.
C’est l’Allemagne du milieu
celle nommée Mittelraum
le Mittel est contagieux
on dit Dora-Mittelbau.
C’est le grand chantier du milieu
où ne chantera personne
tu entres ayant fait tes adieux
aux voyelles et aux consonnes.
C’est le grand fourneau du milieu
où les sorciers sont trop réels
morceaux de viande silencieux
bouffés par le maître d’hôtel.
Tu entres, là, dans la montagne
mais tu le fais de plain pied
tu ne descends pas dans le bagne
même si c’est un guêpier.
2
Le IIIe Reich, son Führer
et sa garde rapprochée
Wernher von Braun, comme Albert Speer
Erwin Busta, la terreur
Walter Dornberger, Hans Kammler
Otto Förschner, etc
je ne vais pas les nommer tous
pour garder ce poème lisible
mais du haut en bas de l’échelle
ils feront marcher Dora
sous la montagne, des tunnels
espérance de vie : trois mois.
J’entends pour le travailleur * * sans salaire
forcé, le déporté, l’esclave
celui qui est ersetzbar
qu’on traduit par remplaçable.
Lorsque l’usine d’armement
là-haut, sur la mer Baltique
à Peenemünde fut bombardée
par la Royal Air Force
en 1942
le grand Führer et les petits
décident de cacher l’usine
sous la montagne, garantie
de camouflage et de secret.
C’est dans la montagne de Goethe
huit kilomètres de secret
la montagne de Heine
la montagne dans la peau
de tout le romantisme allemand
montagne de l’Oulipo
à cause de François Le Lionnais.
Quand il fallut nommer l’endroit
d’un nom non-géographique
sigle et prénom s’imposa
Dora, plutôt pacifique.
Depuis 1936
on cachait les carburants
militaires, par ici
dans des tunnels inapparents.
Il suffit de les rallonger
de consolider les voûtes
de barbeler, de grillager
de remplacer le mazout
par le métal, les explosifs.
Il suffit de multiplier
les tunnels consécutifs
approfondir le secret
voiturer tôles, tubes, câbles
presses, paillasses, établis
matériel inimaginable
pour qui n’est pas de l’industrie.
Oh weh, oh weh, oh weh, se plaint
Papageno criant malheur
V1, V2 (V3 demain ?)
les premiers missiles sol-sol
chargés de bombes d’une tonne
munis d’un moteur-fusée
et volant à 5000 à l’heure
difficiles à intercepter.
Oh ! la belle technologie
rit jaune un déporté de Flandre
travaillant loin de son logis
à le réduire en cendres.
3
Le travail est organisé
usine déguisée en mine
d’où sortir n’est pas aisé
les deux pieds même devant.
C’est qu’on est dans la production
(parfois dans le sabotage
au risque de la pendaison
disent tous les témoignages).
Pourquoi soigner son personnel
puisqu’on peut le remplacer
à la demande, un juif par ci
sans avenir, un Ukrainien
par là, qui ne reverra Kiev
au grand jamais, un résistant
un Polonais, un être bref
ouvrier pour peu de temps ?
Durant les six premiers mois
on loge aussi dans les tunnels
la lumière électrique est la loi
ou le noir noir rationnel.
Après quoi, des baraquements
sont bâtis à l’extérieur
gardés par l’armée macabre
et qui règne par la peur.
Le nazi tournant enragé
qu’on veut noyer dans son Rhin
n’est plus que sentinelle grise
confondant homme et béton.
Il semble bien que la nuit noie
toute espèce de diurne
choses froides, même le bois
bouchées, les fenêtres du monde.
Je ne souille pas la vipère
pour parler de nazitude
pas non plus la puce et le pou
qui gardent une attitude
digne de leur naturel
proliférant inconsciemment
sur toutes ces peaux corporelles
qui leur servent d’aliment.
Tout est brouillard, vermoulu, froid.
Attendre le coup de matraque
qui ne fait plus ni chaud ni froid
même si la tête craque.
Puisqu’il y a ces épandages
tout autour du crématorium
en profite le végétal
au flanc du pandémonium.
Jurons, dysenterie, orbites
creusés, les rires sont à vendre
quand les corbeaux pathétiques
recrachent leur pâtée de cendres.
Il n’y a que des morts, ou alors
des têtes d’enterrement
avec qui dans le corps à corps
le joli mai perd son temps.
Un rhume constant, bouchée double
la compagne pneumonie
la maladie est immortelle * * se laisser survivre
souvenir de Kakanie.
Un mal, et pas du tout d’amour
imbitable libido
qui n’est pas à l’ordre du jour
du désir pour une épluchure.
Sales heures d’un mal-mariage
le chef fait travailler les gosses
il est impossible, j’enrage
de demander le divorce.
Je suis là, dans ma maison
l’antichambre de ma mort
et ceux qui devraient me veiller
sont aussi piteux de corps
que moi-même, camarades
dans les bons jours, concurrents
pour une pauvre rasade
de soupe à l’eau et rien dedans.
Les sacs d’os en chien de fusil
couchés dans des quasi-tiroirs
la faim comme anesthésie
au ventre sans audition.
Vider le seau commun de brume
(portion congrue d’excréments)
mon royaume pour un agrume
si j’étais roi quelque part.
Si tu vis, si tu es plus fort
à la force de ton esprit
que le sont ces pauvres morts
c’est grâce à la géométrie
sur ta poitrine un triangle niche
flanqué d’un nombre remarquable
sieben siebzig acht zwei und fünfzig
triangle rouge et nombre noir.
Le petit gros
Il n’est rien, le petit gros
mange ses dents, c’est son régime
mais gros, c’est encore trop
il maigrit moins que les autres.
Autour de lui, les efflanqués
passent, inaperçus, semblables
l’un derrière l’autre planqués
et d’être discrets, durables.
Il a bien le même triangle
mais l’adiposité dessous
ne parvient pas à fondre :
chaque jour, un nazi le bat
révolté de sa “ santé ”
fausse aisance scandaleuse
et métabolisme maudit
souffre-douleur mis en cause.
Un garde le bat et le bat
un kapo le bat, un autre
le bat, le passe à tabac
ce corps encore pneumatique.
Alors, il dit à un camarade :
“ Je vais en avoir assez.
Ce sera ma dernière tirade. ”
— “ Fais pas le con ”, dit le maigre.
Le lendemain, il se précipite
sur la ligne barbelée
rafales de mitraillettes
décharges électrifiées.
Sur le Blocksberg
Jürgen Ritte me fait observer
dans le récit du captif
Le Lionnais une préférence
quant au nom du mont culminatif
du Harz, le Brocken, le célèbre
mont de la nuit de Walpurgis
où dansent ossements et vertèbres
des sorciers, de la police.
FLL nomme le Blocksberg
qui, du mont, est l’autre nom
présents tous les deux dans le Faust.
L’un, bien sûr, et l’autre non
évoque le block, la baraque
des camps de concentration
le lieu de leur mise en vrac
en extermination.
Il se
Il se dépense. L’Histoire
est un devoir d’état
bien plus haut que la mémoire
ou que la vendetta.
Il se fend d’enquêtes dures
sans détourner les yeux
retourne ce qu’il faut d’ordure
c’est audacieux.
Elle se voue aux archives
le résultat est là
l’activité collective
a besoin de ça.
Il s’est reconquis le titre
d’Allemand qui fut trop
lourd à porter sur le chapitre
des bourreaux des bourreaux.
Elle se remet en selle
la nation gueule de bois
cherche à se refaire belle
elle n’a pas le choix.
Il se prononce pour Heine
qui ne se prononce pas
“ Haine ”, anticipa la peine
de l’Allemagne d’en bas.
Elle se force à articuler :
“ stabilisateurs directionnels ”
organe vital du V2
paraît-il sabotable
par l’un ou l’autre remplaçable
tant qu’il sait son numéro
par cœur (pas de téléphone).
Il se voient tout sauf héros.
Revenez, rêves d’avant
Ces foutues dalles de béton
sur quoi se montaient les blocks
réapparaissent quand on tond
les herbes, les ventriloques
qui ont poussé avec le temps
et parlent de science de cendre.
Le décor du diable est charmant
souris pour ne pas te pendre.
La ville un peu plus loin qu’on voit
vit la vie que vit la vie norme
les rêves envahis – c’est la loi –
des spectacles les plus énormes.
Parlant de rééducation
les premiers réveils incrédules
suis-je à jamais condamné
à n’être que funambule ?
Qui parlera à qui de quoi ?
Question : “ Qu’est-ce que tu en conclues ? ”
— “ Je suis vivant, c’est déjà ça
il faut que je raconte en plus ? ”
Presque vivant, songe-t-il
revenez, rêves d’avant
avec un amour érectile
plus fort que dix chevaux
vapeur ou à robe fumante
sans blindage, sans chevalier
sans bombe qui fragmente
pas même rancunier.
Sources : Un voyage dans le Harz en 2006, avec Jean-Claude Halpern, Sylvie Roelly et Olivier Salon. — Le camp de concentration de Mittelbau-Dora 1943-1945, Brochure de l’exposition, Stiftung Gedenkstätten Buchenwald und Mittelbau-Dora, Weimar/Nordhausen, 2006. — Colonel Rémy, Autour de la plage Bonaparte, Paris, Librairie académique Perrin, 1969. — François Le Lionnais, La peinture à Dora, Confluences n°10, Paris, 1946. Revivre ! n°1, Seesen, 1945. — Heinrich Heine, Buch der Lieder, 1827, Livre des Chants, traduction Albert Spaeth, Aubier, Paris, 1947.
Pour citer ce document
Jacques Jouet: «Les remplaçables de Dora», OuLiPo, Saison 2006 - 2007 / Les jeudis. Adresse permanente: http://www.oulipo.net/document19911.html